ABSTRACTS
John Stout (McMaster University,
Canada)
Un féminisme ludique ? : La poésie d’Anne Portugal
et de Liliane Giraudon
Anne
Portugal et Liliane Giraudon sont toutes les deux auteures d'une oeuvre
poétique originale et innovatrice, qui remet en question un certain
nombre des traditions - et des clichés - souvent associées
avec la poésie en tant que genre. Ni l'une ni l'autre ne rejette
le lyrisme en tant que tel, mais elles tiennent à le resituer,
à le faire fonctionner autrement.
Influencée, d'abord, par la poésie "blanche" et
minimaliste des années 70, et, plus récemment, par l'esthétique
de "la mécanique lyrique" d'O.Cadiot et de P.Alferi,
Anne Portugal est également proche des poètes américains
"L=A=N=G=U=A=G=E" dans son arrachement du langage à la
vie quotidienne afin de jouer sur des effets syntactiques multiples. Dans
au moins deux de ses recueils, Portugal met la femme (ou le féminin)
en scène de façon subversive. Dans Le Plus simple appareil
(1987), elle réécrit le célèbre épisode
de Suzanne et des vieillards tiré de la Bible. Métaphore
"incarnée" de la poésie, Suzanne arrive à
résister au regard à la fois arrogant et myope des vieillards
(qui représentent, avant tout, la critique conservatrice incapable
de comprendre la nouvelle poésie). En meme temps, à travers
cette Suzanne contemporaine, Portugal fait appel à toute une tradition
de tableaux occidentaux qui avaient présenté des images
de Suzanne - femme grasse, nue, exposée aux regards des spectateurs
en train de l'examiner. Le rapport de la femme-objet à la représentation
devient, ainsi, le sujet caché du texte de Portugal.
Par ailleurs, dans Fichier (1992), elle nous montre l'image de
la Muse, déchirée 52 fois à belles dents. S'agit-il
de la déidéalisation d'un vieux motif poétique périmé?
Ou d'une mise en scène de la violence
culturelle dirigée contre les femmes dans la société
patriarcale? L'ambiguïté de ce texte demande à être
interrogée.
Enfin, nous discuterons les liens entre l'oeuvre poétique d'Anne
Portugal et celle de L.Giraudon. Dans son texte Anne n'est pas Suzanne,
Giraudon rend hommage au Plus simple appareil tout en évoquant
la
tradition de l'écriture experimentale des auteures anglophones
et francophones du dix-neuvième et du vingtième siècles.
Giraudon explore les pratiques d'écriture propres aux femmes à
travers des références à
l'oeuvre d'Emily Dickinson, de Djuna Barnes, de Mina Loy et d'Anne Portugal.
Pour ces femmes, l'acte d'écrire est déjà une sorte
de révolte contre les normes patriarcales.
Chez Giraudon, comme chez Portugal, le rire et l'esprit de jeu vont de
pair avec une prise de conscience féministe des rapports entre
les femmes et la représentation. |