Pascal
Quignard, remarqué pour la série spéculative des Petits Traités
et autres livres apparentés comme Vie Secrète (1998), a écrit
six ouvrages désignés romans. Ceux-ci, quoiqu'ils se placent dans la perspective
du "retour au récit" caractéristique du roman fin-de-siècle (D. Viart),
offrent un "retour au sujet" très particulier. De plus, ils n'entrent
dans aucune des trois catégories définies en 1993 par Alain Nadaud pour
le roman contemporain: ils ne tombent ni dans "la tentation de l'illisibilité"
marquée par les restes de l'avant-garde, ni dans la "littérature impassible"
des jeunes écrivains de Minuit, ni dans le reportage sur le monde "dans
ce qu'il peut avoir de plus contigent, banal et quotidien". Mon étude
s'attachera à dégager le statut singulier du romanesque quignardien, et
à mesurer ses tenants génériques et interdisciplinaires.
La "théorie" romanesque quignardienne opère une remise en question du
roman français moderne. Elle est franchement exposée dans Rhétorique
spéculative (1995), et dans un entretien de 1989 intitulé "La Déprogrammation
de la littérature". L'écrivain y qualifie de "roman idéologique" et de
"roman à thèse" une lignée qu'il décrit comme passant "de Flaubert à Zola,
à Bourget, à Anatole France, à Barrès, à Mauriac, à Romain Rolland, à
Malraux, à Sartre, à Camus" pour finir, après Robbe-Grillet et le Nouveau
Roman, dans "un académisme complet". Il plaide, à la place, pour un roman
affectif, onirique, qui soit "l'autre de tous les genres", nourri du détail
incongru comme indice du réel. En s'appuyant (de manière très personnelle)
sur les travaux des anthropologues, en particulier sur le Lévi-Strauss
de L'Homme nu, il voit chez l'humain "le besoin d'une régurgitation
linguistique de l'expérience", et une fonction narrative quasi physiologique:
"Nous sommes une espèce asservie au récit". De plus, sa notion de "roman"
s'étend jusqu'à inclure le conte, la parabole, et le mythe. L'écrivain
pratique en fait une "chasse aux formes" parmi les œuvres du passé, dans
un geste prédateur typique de sa vision du monde.
Je montrerai la parenté de ces préoccupations romanesques avec le statut
de la musique, tel qu'il est livré dans des ouvrages comme La leçon
de musique (1987) et La Haine de la musique (1996), qui
s'inspirent aussi de Lévi-Strauss et des travaux de psychanalystes comme
Guy Rosolato. Comme la musique, le roman se sécrète par rêverie, mise
au silence de la langue orale et désir de réémergence d'un "ici mystérieux"
qui efface la division entre sujet et objet. Ainsi "il n'y a aucune différence
entre écrire un livre silencieux et faire de la musique" (Entretien, Lire,
1998), et dans les deux cas il s'agit d'enchanter lecteur et auditeur
par des sentiments "inhumains". Attention sera portée au fait que trois
des six romans mettent en scène des musiciens, et que les personnages
des trois autres répètent un geste analogue à celui que la musique effectue.
En effet, les personnages de Quignard sont hantés par un perdu fondamental,
originaire, et considérés dans leur "être-séparé", dans une perspective
néo-durassienne. Ce "Jadis" - qui donne son titre au tome deux de Dernier
Royaume (2002) - s'inspire de l'inconscient freudien et se greffe
sur la part animale de l'humain. Un tel romanesque musical rejoint l'ambition
centrale de l'écriture quignardienne, telle qu'elle se livre à travers
d'autres stratégies dans les petits traités : donner à pressentir l'inabordable
de ce qui échappe à toute représentation, mais qui l'engendre.