ABSTRACTS
Anne-Marie Obajtek-Kirkwood (Drexel University)
Question de travail ou question de regard?
Sans moi de Marie Desplechin et Les Bonnes intentions d'Agnès Desarthe
Les romans ici étudiés sont proches dans le temps, 1998
et 2000. Leurs auteurs, Desplechin et Desarthe, ont un parcours similaire
d'écrivaines pour enfants puis adultes. Elles partagent une vision
très contemporaine du monde, en prise directe avec la quotidienneté
et le vécu des femmes mais aussi le souci de l'autre et le courage
d'aller au fond des choses, non tristement mais par une écriture
toute de lucidité, de finesse et d'humour.
" […]
à moins de cultiver les émotions malsaines, on ne peut pas
vivre uniquement pour son travail. Il faut savoir dire stop" (129):
ainsi nous met en garde un personnage de Trop sensibles de Desplechin.
La narratrice de Sans moi , mère et femme seule, ne vit
pas uniquement pour son travail, mais le sait indispensable à sa
survie financière et à son ambition professionnelle. Sonia
dans Les Bonnes intentions, épouse et mère, exerce
chez elle son métier de traductrice de 9 à 12 chaque jour.
Dans un cas comme dans l'autre, pour ces deux femmes, "travailler",
c'est souffrir, à cause du trop plein de travail pour l'une ou
du manque pour l'autre, car "désormais notre condition est
de subir et de vouloir notre travail" ( Nicole Caligaris. Les
chaussures, le drapeau, les putains . Paris: Verticales, mars 2003.
9).
Homo laborans, nos deux protagonistes, se définissent par leur
travail, contre lui, mais aussi grâce à lui par l'appréhension
de l'Autre que leur profession procure. Cette ouverture ou perception
de l'Autre se fait, pour la narratrice surchargée de Sans moi,
par l'intermédiaire d'Olivia, enfant de la DASS, à qui elle
délègue de son travail domestique, et qui lui laisse entrevoir,
par son irruption dans sa vie, la violence et la corruption du monde mais
aussi ses ressources positives insoupçonnées. Pour Sonia
des Bonnes intentions, assez libre de son temps, elle se fait
par l'entremise de son environnement: elle a tout le loisir d'observer
les copropiétaires de son immeuble et les habitants de son quartier,
véritable faune et jungle de classes sociales et de cultures où
l'antisémitisme, l'exclusion et la xénophobie n' affleurent
que trop souvent et contre lesquels elle s'insurge, en pensée,
paroles et actions. Question de travail ou question de regard donc ? Question
de coïncidence, de conséquence ou de clairvoyance? Dans une
œuvre comme dans l'autre, le travail est étroitement lié
à la perception de l'Autre et cette étude visera à
déterminer tout autant l'impact et la relation au travail des protagonistes,
que leur vision de la socieeté en général dont le
facteur travail ne se peut dissocier.
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