Dans
la tradition rabelaisienne du corps grotesque, les personnages des romans
d¹Albert Cohen sont difformes, énormes et crasseux. Si l¹île de Céphalonie
(représentation romanesque de l¹île natale de l¹auteur et donc mythe du
paradis perdu) rayonne de beauté, ses habitants juifs rivalisent de laideur.
De même, alors que les femmes juives sont toutes plus laides et édentées
les unes que les autres, elles représentent cependant l¹idéal à atteindre,
comme le prouvent les échecs amoureux de Solal, protagoniste principal
des romans cohéniens qui, rebuté par la laideur de ses coreligionnaires,
finit par se suicider aux côtés de sa belle Occidentale, la Belle du
Seigneur. Ces représentations peu flatteuses ont parfois valu à leur
auteur d¹être considéré comme misogyne et/ou antisémite. Nous nous proposons
de démontrer qu¹une lecture approfondie de cet auteur révèle cependant
une revalorisation systématique de la laideur dans tous ses états. Notre
présentation offrira donc une analyse de la laideur des personnages de
Cohen en s¹appuyant à la fois sur le roman Mangeclous et sur le
film de Moshe Misrahi du même titre sorti en 1989, tant dans leur représentation
narrative à proprement parler que la signification qu'on peut lui attribuer.