ABSTRACTS
Valérie Loichot (Emory
University)
Portrait de Pépé en odalisque: l’Orientalisation de
la France dans Pépé le Moko
Pépé le Moko, film de Julien Duvivier réalisé
en 1937 semble à première vue se situer à l’apogée
de la représentation orientaliste du cinéma colonial. Le
film nous laisse cependant avec l’impression de l’échec
de la représentation colonialiste du peuple de la Casbah d’Alger,
accompagné de la désintégration du héros masculin
français. En m’inspirant de Frantz Fanon qui affirme que
“la mort du colonialisme est à la fois mort du colonisé
et mort du colonisateur,” (Les Damnés de la terre)
je démontrerai que la déshumanisation de l’“Autre”
(femme et homme de la Casbah) dans Pépé le Moko entraîne
la mort de l’homme français à travers sa féminisation
et son orientalisation.
Les cinq premières minutes du film, mêlant images documentaires
et images de fiction nous présentent le peuple de la Casbah d’Alger
comme radicalement autre et opaque au discours européen: il s’agit
d’une foule grouillante, animalisée, sauvage, féminisée,
représentée par des types métonymiques immédiatement
identifiables par le discours ostraciste (“le Nègre”,
“la Gitane”, “le Slave”, etc. et un catalogue
de “filles de joies” de “toutes dimensions”).
Outre l’animalisation des habitants de la Casbah Alger, nous sommes
surtout frappés par l’absence du mot “arabe”
dans ce catalogue d’altérités exotiques.
L’animalisation de l’“Autre” exotique, ainsi que
l’annihilation du peuple arabe mis en place dans les cinq premières
minutes du film, n’entraîne cependant pas le triomphe du héros
français. Le gangster parisien Pépé le Moko, perd
tous ses pouvoirs dès qu’il entre dans le corps-matrice de
la Casbah. Sa masculinité s’effondre au contact de l’autre
qui au lieu d’accentuer sa virilité par contraste, le féminise.
Je montrerai que Pépé, par sa position d’objet convoité
dans les triangles de désir mis en place dans le film, occupe la
place de la femme orientale inaccessible et troublante. Par sa position
dans la Casbah qui lui sert de prison (accentuée par des gros plans
sur son visage derrière des barreaux), par les miroirs qui le reflètent
et illustrent son désir narcissique, à travers les scènes
qui le placent dans des situations d’attente langoureuse, par son
association avec certains objets attribués aux femmes orientales
dans les conventions artistiques (perles et autres bijoux), je démontrerai
que Pépé le Moko devient l’odalisque ou la femme “algérienne”
construite par le désir européen telle que Malek Alloula
l’a analysée dans son Harem colonial. A travers cette
féminisation et orientalisation de Pépé, c’est
la France qui échoue au sein de la Casbah, et c’est la Métropole
qui devient objet nostalgique, inaccessible, orientalisé. L’image
de clôture, fixée sur la Casbah verticale et menaçante,
écrit déjà l’échec politique du colonialisme
français en Algérie, sur le palimpseste de la faillite de
la représentation cinématographique. |