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ABSTRACTS

Martine Gantrel (Smith College)
Proust et les milieux de droite : à propos de Guermantes I.

L’orthodoxie proustienne n’aime pas qu’on parle des rapports de Proust avec la politique de son temps. La réticence est justifiée car, en dehors de l’affaire Dreyfus dans Le Côté de Guermantes et de la première Guerre Mondiale dans Le Temps retrouvé, la vie politique apparaît de façon trop anecdotique et allusive dans la Recherche pour mériter qu’on s’y arrête longuement. D’ailleurs même ces deux événements traumatiques et de longue durée restent extérieurs au narrateur, lequel est fasciné surtout par les répercussions que ces événements ont sur le kaléidoscope social. Comme chez Saint-Simon, la politique relève chez Proust de la comédie de mœurs.

Cela dit, la réticence à parler politiquement de Proust est aussi le signe d’un malaise. Beaucoup de proustiens évitent de situer trop précisément sur l’axe politique les milieux que fréquentait Proust et parmi lesquels se trouvaient les noms les plus célèbres de la droite et de l’extrême droite nationaliste, royaliste et/ou catholique, dont certains, comme Maurice Barrès, étaient académiciens ou sur le point de l’être. De même préfère-t-on ne pas mentionner que Le Côté de Guermantes, qui est non seulement le volume racontant l’ascension sociale du narrateur mais aussi celui où l’affaire Dreyfus est le plus discutée, est dédié à Léon Daudet, l’ami de longue date grâce à qui Proust a obtenu en 1919 le prix Goncourt pour les Jeunes Filles en fleurs, mais aussi, accessoirement, le co-fondateur avec Charles Maurras de l’Action française.

C’est ce tabou des rapports de la Recherche avec la droite nationaliste, surtout dans le cadre de l’affaire Dreyfus, que j’aimerais ici provisoirement et très modestement lever. Je m’appuierai essentiellement sur trois idées. La première concerne le processus de métaphorisation de la politique et du discours politique tel que Le Côté de Guermantes en donne un exemple particulièrement convaincant dans les réflexions esthétiques et linguistiques que fait le narrateur sur le « conservatisme » et le « régionalisme » des Guermantes. La deuxième est de voir dans l’affaire Dreyfus telle qu’elle est présentée dans Le Côté de Guermantes une mise en application de la théorie de l’esthétique de l’art militaire et des stratégies d’encerclement comme celle que Saint-Loup a quelques pages plus tôt exposée au narrateur lors d’un voyage à Doncières. Aussi, le salon de Mme de Villeparisis devient-il un peu plus loin dans le roman un véritable terrain de batailles où se pourchassent et s’entrecroisent les ambitions des invités (celle du Prince de Faffenheim et du père du narrateur pour l’Institut, de Saint-Loup pour le Jockey-Club, d’Odette pour le faubourg Saint-Germain) et où la plus belle démonstration de stratégie défensive est donnée par Norpois lors de sa conversation sur le dreyfusisme avec Bloch. La troisième idée me servira de conclusion. Elle confrontera les jugements plutôt sévères du narrateur sur l’engagement politique et le militantisme, en particulier ceux de Swann et de Saint-Loup (« Le dreyfusisme avait rendu Swann d’une naïveté extraordinaire et donné à sa façon de voir une impulsion, un déraillement plus notables encore que n’avait fait autrefois son mariage avec Odette ») avec cette question posée par le narrateur : « Je causai un instant avec Swann de l’affaire Dreyfus et je lui demandai comment il se faisait que tous les Guermantes fussent antidreyfusards. »



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