ABSTRACTS
Giulia Fabbiano (Università
degli studi di Siena, Italy)
L’ethnicité anomale des enfants de harkis
Quarante
ans après la fin de la guerre d’Algérie, le mot harki
s’est délesté de sa signification militaire, sans
pour autant avoir trouvé sa place auprès de la reconstruction
historique et mémorielle de l’expérience de la colonisation
de l’Algérie.
Ce terme qui est servi à indiquer entre 1956 et 1962 les supplétifs
musulmans engagés au côté de la France dans les harkas,
aujourd’hui s’étale à tous les musulmans qui
ont ténu un comportement pro-français, ainsi que à
leurs familles, c’est-à-dire conjoints et descendants.
Si donc les harkas ont cessée d’exister avec la signature
des accords d’Evian, en mars 1962, il n’est pas de même
pour les harkis, qui à l’inverse continuent à représenter
un corps étranger de nationaux au sein de la société
française.
Français de droit, mais musulmans de facto pour l’opinion
publique, traîtres aux yeux de l’histoire officielle algérienne,
ils renvoient à la France «l’image de l’altérité
qu’elle comporte en elle et que, pour la plus grande partie, elle
dénie » [Balibar E., 1998 : 74].
Leurs enfants se retrouvent à l’heure actuelle les héritiers
involontaires d’une histoire brisée, pris dans le paradoxe
d’un silence chargé de significations qui s’accompagne
aux micro-pratiques quotidiennes évoquant des traditions d’ailleurs,
en alternance à celles d’ici.
Produit du discours colonial, les descendants de harkis appartiennent
à une catégorie doublement étrangère et doublement
stigmatisée : ni seulement français au vu de leurs origines,
ni algériens au vu du «choix » paternel, ils ont été
privés de toute identité positive.
Ainsi, la deuxième génération, grandie le plus souvent
dans des poches d’exclusion sociale telles que furent les camps
et les dispositifs d’accueil, s’est faite forgeron d’une
nouvelle auto-attribution identitaire.
Elle a actualisé et historicisé l’expression «fils
(fille) de harki », en la chargent d’un contenu identitaire
(mémoire, symboles, rapports sociaux), qui trouve sa genèse
apparente autour d’un fait historique et qui est à mettre
en relation aux mécanismes de gestion de l’altérité
dans les sociétés occidentales.
L’identité française musulmane ou harki est alors
revendiqué, en premier lieu dans les associations, au nom d’une
francité acquise au prix du sang ; qui éloigne les acteurs
autant de l’univers des français dits de souche, que de l’univers
issu de l’immigration algérienne économique.
Dès lors, cette nouvelle auto-attribution identitaire, si poussée
à l’extrême, peut structurer le Nous collectif dans
la redéfinition segmentaire des frontières sociales d’identification-dichotomisation
[Barth F., 1969]
Les Français Musulmans semblent, ainsi, négocier leur présence
en France en agissant un pari sur l’ethnicité : ethnicité
instrumentale [Cohen A., 1973] qui précède l’objective
existence des groupes ethniques primordiaux, mais qui est conséquence
de l’espace social marginal qui leur a été accordé
par la communauté nationale.
Leur ethnicité anomale [Eriksen T.H., 1993] répondrait,
donc, au procès d’intériorisation et renversement
du stigmate [Wieviorka M., 2001] propre des minoritaires.
S’interroger sur l’ethnicisation circonstancielle des stratégies
identitaires des Français Musulmans permet, enfin, de mener une
réflexion sur le rôle de la différence socio-économique
et culturelle au sein de nos sociétés.
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