Modern Languages - French
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ABSTRACTS

Lionel Cuillé (Ecole Normale Supérieure, Lettres et Sciences Humaines, Lyon, France)
Le paradoxe Finkielkraut ou : “comment peut-on être français”?

Alain Finkielkraut occupe la place du philosophe atrabilaire sur la scène intellectuelle française, une scène où il dispose d'une tribune de choix puisqu'il anime l'émission hebdomadaire « Répliques » sur France culture. Loin de n'être qu'un médiateur, le redécouvreur de Péguy est au cœur des contradictions agitant les débats sur l'identité nationale et la critique du multiculturalisme qu'il a contribué à mettre en lumière. Mieux : il incarne ces contradictions.

D'une part, l'ancien élève de l'ENS de Saint Cloud se pose en défenseur d'une école républicaine en prenant violemment parti dans "1'affaire du voile islamique" : 1'école doit intégrer les différences, compte non-tenu des difficultés éprouvées par les enseignants des "Zones d'Education Prioritaire"... C'est pourquoi, dès La Défaite de la pensée (1987) il critique les "tagueurs" que Jack Lang, ministre de la culture, avait tenté de valoriser. De plus, c'est au nom de 1'héritage qu'il défend la langue française contre les réformes pédagogiques tournées vers l'apprentissage et les nouvelles technologies. C'est au nom de l'identité républicaine et de la nation qu'il n'a de cesse, à l'instar de Baudrillard, de dénoncer les effets selon lui néfastes du multiculturalisme américain au point d'avoir relayé en France la critique du "political correctness."

Mais d'autre part, et inversement, Finkielkraut poursuit une réflexion sur le caractère inaliénable de la différence à travers sa lecture de Arendt et de Levinas, pour tenter de poser les bases d'une éthique fondée sur le rapport à l'Autre. De plus il tente de cerner la spécificité de sa judéité, de la condition du "nomade" dans son rapport au devoir de mémoire. Cependant, ici encore, celui qui se déclare "intellectuel français et juif laic", fils de déporté, prend spectaculairement fait et cause pour l'écrivain Renaud Camus dont les propos antisémites ont fait scandale.

Finkielkraut incarne donc ce paradoxe républicain partagé entre l'universalisme et le patriotisme, l'intégration des différences et l'ouverture à l'Autre : il se rêve en « hussard noir » de la Troisième République évangélisant les banlieues en faisant réciter La Fontaine aux enfants… tout en enseignant, au cœur de Paris, à l'Ecole polytechnique !

A travers l'ensemble de l'œuvre, des articles mais aussi des archives de France Culture, on se demandera comment le philosophe articule ces contradictions pour penser la France d'aujourd'hui. On montrera en particulier le rôle déterminant joué par le conflit en ex-Yougoslavie dans la reformulation du concept de « petites nations » emprunté à Kundera. Lorsque Finkelkraut paraphrase Montesquieu (Comment peut-on être croate ? [1992]) c'est donc une autre question qu'il se pose à lui-même, et que nous lui poserons : comment peut-on être français ?



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