|
Vincent Bruyère (Université Laval)
De Caliban à Ésope : Diététique transnationale de la fable postcoloniale
De même que le personnage shakespearien de Caliban a servi de figure tutélaire et prototypique du moment postcolonial dans le champ académique anglo-saxon, nous souhaiterions interroger dans cette communication les implications sur le projet post-colonialiste, d'un éventuel changement de paradigme, à travers le recours à un autre exemplum à valeur théorique, c'est-à-dire à une autre fable (comme fiction), qui ne soit plus issue du canon des départements de littérature anglaise, mais du corpus classique français, en l'espèce de la mise en scène du proto-fabuliste Ésope par La Fontaine dans l'introduction de son premier recueil de Fables. Esclave dont la difformité lui interdit la parole, mais pas l'intelligence, il est accusé par des domestiques d'avoir mangé des figues destinées à son maître. Différant, son châtiment, Ésope se justifie après avoir bu de l'eau tiède en se faisant vomir. Forcer de répéter ce même geste, les coupables sont confondus, en régurgitant les fruits.
Ce qui est en jeu dans cette « fable » (au sens de fari), désignant également, ainsi que le rappelle Michel de Certeau, un récit chargé de symboliser la société et engageant une rivalité avec l'ordre historiographique, c'est la prise de parole d'un « subalterne » qui passe par la consommation/dévoration symbolique et narrative (Cf. Louis Marin, La parole mangée) de l'écart existant entre représenté et représentation. Ce moment ésopéen, qui correspond à l'usage figural du délai qui est imparti au fabuliste pour assurer sa survie, ne constitue pas une répétition (calibanesque) du geste nationaliste de rébellion du Roi de Naples, avec tout l'appareil institutionnel et culturel qu'il peut supposer, mais bien l'instauration/invention d'un corps (trans)culturel, à travers l'usage tactique d'une véritable « diététique » (foucaldienne). Ainsi, sur un plan métaphorique ou allégorique, cette modélisation substitue-t-elle à l'« imposture » occidentale du postcolonialisme, (au sens où quelque chose est imposé), et d'un Caliban agissant à l'image du condottiere, un trope « alterNatif » (Cf. Peter Hitchcock, Imaginary States) de la (re)production identitaire, efficace en dehors des diacritiques territoriaux, linguistiques et idéologiques hérités de la colonisation, et qui pourrait s'apparenter au fonctionnement (et fictionnement) de la notion d'ethnoscape, forgée par l'anthropologue Arjun Appaduraï. À l'issue de ce détour théorique, illustré par l'analyse de ce procès derridien de désaffiliation dans des extraits de textes francophones et anglophones, la fable postcoloniale pourra être repensée en termes de rhétorique de la globalisation.
|