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ABSTRACTS

Chiara Montini (Université Paris VIII)
Samuel Beckett entre coupure et réhabilitation: du monolinguisme au bilinguisme

     Samuel Beckett, protestant et irlandais, part vivre en France quand il a un peu plus de vingt ans et s'y installe définitivement au moment où éclate la deuxième guerre mondiale. Il préfère ainsi rester dans son pays d'adoption en guerre, plutôt que de rentrer en Irlande, qui reste neutre. Le choix de l'exil a de fortes répercussions sur l'écriture de Beckett où le bilinguisme se manifeste en tant que fonction de l'oeuvre.

Mon intention est d'analyser ici certains écrits rédigés entre 1940 (décision de rester en France) et 1955 ("retour" à la langue maternelle) à l'aide des théories psychanalytiques sur la relation à la langue étrangère , afin de mieux montrer jusqu'à quel point le passage au français et au bilinguisme n'est pas anodin car il a au contraire marqué l'oeuvre et l'auteur .

    Mon étude commencera par Watt (1940-1944), le dernier roman écrit d'abord en anglais. Dans ce roman l'intention de changer de langue de même que la violence de ce changement sont rendues manifestes. En effet, Watt contient, entre autres, un passage qui narre l'accouchement de Tetty et la coupure du cordon "avec ses dents". Cette coupure n’est pas sans lien avec l'autre coupure, celle d'avec la langue maternelle qui est ici véritablement "mise à mal". Ensuite, j'analyserai From an Abandoned Work - texte commencé pendant la période où Beckett écrivait encore presque exclusivement en anglais et donc chronologiquement proche de Watt même si publié seulement en 1955. Dans ce texte si intense le narrateur abandonne la mère et la tue, du moins symboliquement ("my mother hanging out of the window in her nightdress weeping and waving", dit le narrateur au tout début de la narration, et ensuite "My father, did I kill him too as well as my mother, perhaps in a way I did" ). Ainsi le cliché - et on sait jusqu'à quel point Beckett était friand de clichés - mère versus langue maternelle est bel et bien respecté.

Nous verrons ensuite que, après avoir mis en scène - en anglais - la séparation, l'abandon et l'assassinat de ce et de ceux qui lui étaient chers, Beckett commence à écrire directement en français. Viennent alors les nouvelles (1946-47) qui marquent le chemin du condamné à l'exil: dans L'Expulsé le narrateur raconte son expulsion de la maison (la violence de l'expulsion n’est pas sans rappeler la violence de l'enfant "expulsé" pendant l'accouchement) et sa recherche d'un logement. Dans Le Calmant, il est question d'un narrateur mort, qui malgré cela s'exprime à la première personne ("Je ne sais plus quand je suis mort", commence le narrateur, récusant d'emblée toute vraisemblance): sa mort laisse supposer une résurrection dans l'autre langue. Dans La fin, on retrouve un personnage passif qui se laisse faire par des étrangers: "Ils me vêtirent et me donnèrent de l'argent", commence-t-il; cette passivité préfigure le sujet qui se renie sans cesse si caractéristique de l'oeuvre à venir, un sujet qui "se laisse parler" par la langue étrangère. On arrive alors à Mercier et Camier (1946), où on retrouve la séparation de l'autorité paternelle (n'oublions pas que pour les Grecs la langue était l'héritage des pères et que la notion de langue maternelle leur était étrangère), moins violente que celle d'avec la mère.

C'est après avoir représenté de façon si crue l'exil et la séparation que la trilogie romanesque (1947-1953) permet à Beckett de s'installer définitivement dans l'espace sans frontière de l'entre deux langues. Ensuite, l'écrivain commencera à faire alterner l'anglais (écrit plus autobiographique) et le français (écrits plus expérimentaux), se traduisant toujours dans l'autre langue.



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