Dans cette communication,
je propose d'analyser les tenants et les aboutissants de ces déclarations,
silences et (non-)gestes symboliques de l'Etat qui affectent la mémoire
des Juifs d'Algérie et font et défont les liens entre
ces derniers et l'Etat au moins aussi sûrement que la communion
ou la non-communion autour de certains symboles nationaux. L'objectif
de cette analyse sera double: faire resortir la spécificité
de la mémoire juive algérienne et plus précisément
l'enchevêtrement de plusieurs histoires à l'intérieur
de cette mémoire; se demander ce que l'Etat a à gagner
et à perdre à prendre en compte les mémoires de
diverses communautés dans la politique intérieure et extérieure
de la France.
Dans un passé récent, les Juifs d'Algérie, français
depuis le décret Crémieux, ont notamment été
affectés plus ou moins directement par les décisions du
gouvernement de Vichy (rapport de l'Etat français aux Juifs en
général), par diverses déclarations de de Gaulle
ou par les silences de Mitterrand. Ils ont aussi été apaisés
par la reconnaissance de la responsibilité de la France dans
les crimes commis contre les Juifs sous le gouvernement de Vichy par
Chirac, mais troublés par le silence des plus hauts représentants
de l'Etat après les attentats judéophobes de 2002.
Qu'ils les concernent exclusivement ou non, chacun de ces gestes et
non-gestes, silences ou déclarations cassent la mémoire
des Juifs d'Algérie en un avant et un après. Une déclaration
comme la déclaration de de Gaulle en 1967 --sur "Israël,
peuple sûr de lui et dominateur" (qui mettait un terme à
un soutien d'Israël aujourd'hui oublié faisant de la France
le seul allié de l'Etat hébreu jusqu'à 67)-- s'inscrit
dans la mémoire nationale et internationale et en ce sens, entre
dans l'histoire officielle républicaine. Mais il est clair qu'elle
reste autrement gravée dans la mémoire collective des
Juifs que dans celle des Français. Pour les Juifs français
d'Algérie en particulier, cette déclaration qui ne les
visait pas plus exclusivement que le "je vous ai compris"
de 1958 a pu faire l'effet d'un deuxième lâchage. En d'autres
termes, les Juifs d'Algérie sont à la croisée de
plusieurs histoires qui s'enchevêtrent pour former une mémoire
unique dont les bornes ne sont pas ou seulement très lointainement
les divers symboles nationaux. Ces histoires enchevêtrées
posent et reposent régulièrement pour eux la question
du centre.
Les Juifs d'Algérie sont décentrés aujourd'hui
en France non pas parce qu'ils sont à la marge de la société
française mais parce qu'ils se reconnaissent plusieurs centres:
un centre mythologisé (nost-Algérie) et un centre juif
(Israël) --pour ne pas parler du centre mythique sépharade
(Espagne). Les Juifs d'Algérie sont donc triplement excentrés.
Par rapport à leur pays d'origine bien sûr, l'Algérie;
par rapport à Israël dont ils constituent une des composantes
diasporiques; et régulièrement, au gré de ces déclarations,
silences et (non-)gestes de l'Etat, par rapport à la France.
Ce triple décentrement sera l'occasion de se demander si l'Etat
et ses plus hauts représentants peuvent ou doivent développer
une sensiblité mémorielle multiculturelle à l'intérieur
d'une histoire républicaine en marche.