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ABSTRACTS


Alexandre Dauge-Roth (Bowdoin College)
Histoires de l’Afrance

Dans un entretien avec Élisabeth Roudinesco intitulé “Choisir son héritage”, Jacques Derrida met en évidence la double injonction dont tout héritier doit négocier les exigences contradictoires. D’une part, il se doit de réaffirmer un passé qu’il n’a pas choisi mais qui l’a élu comme héritier et à partir duquel il lui faut se définir, s’envisager sur le mode d’une filiation qui n'est pas sans contrainte. D’autre part, l’héritier, pour réaffirmer l'actualité et la pertinence de ce passé, se doit de le réinterpréter en fonction de sa situation d’énonciation présente. En ce sens, l’héritier opère un travail de sélection et de réécriture critique par lequel il œuvre à l’avènement de sa signature. Comme le souligne Derrida: «on est responsable devant ce qui vient avant soi mais aussi devant ce qui est à venir, et donc encore devant soi. Devant deux fois, devant ce qu’il doit une fois pour toutes, l’héritier est doublement endetté. Il s’agit toujours d’une sorte d’anachronie : devancer au nom de ce qui nous devance, et devancer le nom même ! Inventer son nom, signer autrement, de façon chaque fois unique, mais au nom du nom légué, si c’est possible !» (18)

«Si c’est possible!»… l'aveu se love au creux de cette concession qui renvoie la parole à ce qui l'excède et la travaille du dehors. Cette concession signale, en effet, que l'héritier doit faire face à l’emprise d’un contexte énonciatif qui élit certaines filiations ou généalogies pour en désavouer d’autres. N’avoue et ne signe pas qui veut, quand elle veut et comment elle le veut. L’héritier se doit non de seulement répondre à l’injonction contradictoire du passé en le réaffirmant par le biais d’une réécriture qui donne corps à sa signature, mais aussi répondre de ce geste appropriant —mais pas nécessairement approprié— à l'endroit du passé.

Si la question de l’héritage et de sa négociation n’est jamais entreprise aisée, qu’en est-il pour l’immigré, pour celui et celle qui se trouve avant même de prendre la parole à la croisée de deux histoires qui, le plus souvent, parce que liées à un passé coloniale, entretiennent un rapport ambigu pour ne pas dire conflictuel ? En m’appuyant sur les travaux de Derrida et de Rosello sur les contraintes inhérentes à l’Hospitalité et sur les différents rhétoriques identitaires a l’œuvre dans les témoignages du collectif La culture française vue d’ici et d’ailleurs (Spear éd.), je compte analyser trois discours identitaires qui hybrident l’histoire de la France et celles de ses anciennes colonies. Les trois mises en œuvre et en jeu mémorielles dont il est ici question sont le film d’Alain Gomis L’Afrance(2001), Garçon manqué (2000) de Nina Bouraoui et le dernier livre de Leïla Sebbar Je ne parle pas la langue de mon père (2003). Chacune de ces œuvres met en scène à quel point la réinscription d’un passé au cœur du présent est un geste où dire les histoires du passé exige de faire des histoires, seul façon de renégocier pour l’immigré les normes de sa propre attestation et de rendre son histoire recevable ? Si j'ai choisi ces œuvres, c'est parce que leurs énonciations se nourrissent ici du malaise lié à des identités qui s’inscrivent en porte-à-faux des médiations du passé qui sont le fait de la culture dont ils sont les hôtes, médiations dont la raison d’être est de désavouer socialement tout aveu de dissidence, toute possibilité de s'enfanter soi-même selon des repères élus et des critères qui ne soient pas imposés préalablement. En ce sens, on peut déjà percevoir que le rapport de force qui lie l’hôte et l’immigré doit ici s’effacer, voire s’inverser puisque accueillir l’Autre devient une chance de se penser autrement, de réenvisager l’évidence de ses repères tout comme leur foisonnante hétérogénéité. Grâce à ces œuvres, tout un chacun est amené à se dévisager selon une dynamique hybride et hétérotopique.

Mais ce dessein est d'emblée problématique dans le contexte de l’immigration puisqu'il résulte de la croisée de plusieurs mémoires et passés à la fois convergents et divergents. La tâche à laquelle les héritiers ici envisagés semblent devoir s'atteler a priori est donc celle de la mise en dialogue des passés dont ils sont les héritiers afin qu'ils ne soient plus la négation l'un de l'autre. S'il importe de déjouer cette double négation, c'est bien parce que celle-ci exile les héritiers de l’immigration en dehors de toute reconnaissance sociale et historique, c'est-à-dire de toute possibilité de reprendre à leur compte l'histoire qui les précède afin de se déprendre de ses violences socialement instituées, voire entretenues.
S’il y urgence aujourd’hui à repenser la localisation des mémoires qui coexistent et s’hybrident en France à l’ère postcoloniale, c’est parce que ceux et celles qui sont nés de l'hybridation de ces passés sont aujourd'hui exclus des lieux d'énonciation légitimes de ce passé dans la mesure où ils incarnent une mémoire coloniale le plus souvent inavouable. Les passés hybrides dont héritent Gomis, Bouraoui et Seibbar renvoient en ce sens à un non-lieu mémoriel qui soustrait ces héritiers de la possibilité même de signer de manière innovatrice car ceux-ci se voient exclus, le plus souvent et jusqu’à récemment, de tout lieu de mémoire. A l'instar de Yamina Benguigui dans Mémoires d'immigrés, l'héritage maghrébin (1998), ces auteurs œuvrent à la conquête d'un lieu d'énonciation inédit d'où il leur est possible de ne plus être désavoués par la société à laquelle ils s'adressent et à laquelle ils prétendent. Si, par exemple, la prise de parole de Nina —prénom qui désigne la narratrice de Garçon manqué— est douloureuse, c'est parce qu'elle doit advenir au cœur d'une double négation à l'endroit d'un passé dont l'héritière est certes le fruit, mais, de surcroît, un fruit défendu, un fruit auquel il est défendu de réécrire de manière fructueuse les boutures de son passé dans l'espoir de s'enfanter présente par le biais de son passé re-présenté :

«Les Algériens ne me voient pas. Les Français ne me comprennent pas. Je construis un mur contre les autres. Les autres. Leurs lèvres. Leurs yeux qui cherchent sur mon corps une trace de ma mère, un signe de mon père. “Elle le sourire de Maryvonne.” “Elle a les gestes de Rachid.” Etre séparée toujours de l'un et de l'autre. Porter une identité de fracture. Se penser en deux partie. À qui je ressemble le plus ? Qui a gagné sur moi ? Sur ma voix ? Sur mon visage ? Sur mon corps qui avance ? La France ou l'Algérie ? J'aurais toujours à expliquer. À me justifier. Ces yeux me suivront longtemps, unis ensuite à la peur de l'autre, cet étranger. Seule l'écriture protégera du monde». (21-22)
Dans ma communication j’analyserai ainsi comment différentes voix issues de l’immigration négocient un héritage à la fois hybride, a priori incommensurable et le plus souvent irrecevable afin de conquérir une forme d’écoute et de reconnaissance qui ne met pas seulement en jeu leurs mémoires, mais aussi celles de leurs hôtes, seule manière de ne pas reproduire à leur dépens l'hégémonie mémorielle en vigueur qui nie la spécificité de leurs héritages, à savoir qu’il n’y a pas de France sans l’Afrance.


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